L’OTAN hier et aujourd’hui (3): les stratèges américains préparent l’Europe à une guerre d’usure épuisante

  • stoprussophobie redaction
  • mardi octobre 13, 2026
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L’OTAN hier et aujourd’hui (3): les stratèges américains préparent l’Europe à une guerre d’usure épuisante

L’Europe proxy sacrifié au service de l’Hégémon US

OTAN 3.0 – L’Allemagne prise au piège de l’Atlantique (partie 3)
Un article de Nel Bonilla

L’OTAN se transforme, mais la hausse des budgets militaires européens ne rend pas l’Europe plus autonome face à Washington, selon Nel Bonilla. Dans ce troisième volet de son analyse, elle montre comment des stratèges américains poussent à l’abandon des politiques sociales et des acquits sociaux des Européens, à une industrialisation intégrée au mépris des intérêts nationaux des pays européens et au retour de la conscription pour préparer le « flanc Est » à une guerre d’usure, tandis que les décisions militaires européennes passent progressivement sous commandement américain, en contournant les parlements nationaux et la volonté populaire et citoyenne des populations européennes sacrifiées.

Nel Bonilla, géographe, doctorante en sociologie des migrations et de la violence, s’intéresse à la géopolitique, aux réseaux transatlantiques et aux dynamiques sociales des conflits et des migrations. Elle signe la lettre d’information Worldlines sur Substack.

Une Europe apte à la guerre, mais dépendante

En juin 2026, l’U.S. Army War College a publié une monographie éclairante intitulée Academic Year 2026–27 Annual Estimate of the Strategic Security Environment, soit en français : Évaluation annuelle de l’environnement de sécurité stratégique pour l’année académique 2026-2027. Au-delà de l’inventaire des « défis » et « opportunités » régionaux, le document dévoile les questions stratégiques directrices qui préoccupent actuellement l’establishment militaire américain. Fait remarquable, il esquisse un mandat sans équivoque pour le théâtre d’opérations européen : les planificateurs de la sécurité exigent que l’Europe renonce à son « nationalisme industriel fragmenté » et se détourne des doctrines centrées sur la manœuvre au profit d’un « concept de défense de position » le long du « flanc Est ». Concrètement, les stratèges américains préparent l’Europe à une guerre d’usure épuisante, ce qui exige une mobilisation de masse et une production d’armement continentale intégrée, afin de permettre à Washington de retirer ses principales forces conventionnelles pour les redéployer vers l’Indo-Pacifique.

Le mandat industriel : la fusion des ateliers de production

L’Army War College note que l’Europe dispose certes de près de 1,5 million de soldats d’active, mais que cette force numérique est paralysée par la fragmentation industrielle et la dépendance envers le commandement américain. Pour y remédier, le rapport préconise une fusion de l’industrie européenne de l’armement, afin de permettre la production de masse nécessaire à une guerre d’usure de haute intensité.

Comme le notent les auteurs dans leur jargon militaire :

« Une évaluation rigoureuse du théâtre d’opérations européen exige d’examiner la transition d’un nationalisme industriel fragmenté vers une base industrielle de défense intégrée et évolutive. Au cœur de cette évolution se trouveraient la capacité de mobilisation de la société ainsi que la faisabilité politique de différents modèles de conscription destinés à renforcer la résilience. »
Lu dans toutes ses implications, ce passage se révèle être un mandat impérial par lequel l’establishment sécuritaire de Washington dicte les conditions militaires et sociétales de son théâtre d’opérations européen.

Premièrement, le mandat exige que l’Europe démantèle ses marchés nationaux de l’armement distincts au profit d’une production de guerre intégrée. Lorsque les stratèges américains critiquent le « nationalisme industriel fragmenté », ils visent la structure européenne existante, faite d’un patchwork d’entreprises nationales protégées, de programmes d’armement redondants, d’équipements incompatibles et d’emplois politiquement sensibles, dispersés entre différents États souverains.

Du point de vue d’une base industrielle unifiée pour la guerre hybride et la guerre d’usure en Europe, le paysage actuel est indéniablement un chaos logistique. L’Allemagne construit le Leopard 2, la France le Leclerc, la Grande-Bretagne le Challenger et l’Italie l’Ariete : quatre chars de combat totalement différents pour un continent qui pourrait théoriquement se limiter à un ou deux modèles standardisés. Vue par les planificateurs militaires de Washington, cette fragmentation crée un cauchemar de munitions incompatibles, de pièces de rechange différentes et d’exigences de formation divergentes, rendant les armées européennes incapables de combattre côte à côte, et encore moins de s’intégrer sans heurts dans un réseau de commandement dirigé par les États-Unis.

Cependant, comme l’ont montré les résultats du sommet d’Ankara, cette poussée vers la fusion des industries contournerait l’objectif d’une industrie européenne autonome. Elle vise plutôt à construire un atelier européen hautement efficace, produisant à grande échelle et en grande quantité, et alimentant directement des opérations militaires à l’échelle de l’OTAN, c’est-à-dire compatibles et interopérables avec les États-Unis.

Deuxièmement, et c’est peut-être le point le plus lourd de conséquences, les stratèges américains réclament une mobilisation sociétale de masse ainsi que la « faisabilité politique » d’un rétablissement de la conscription. L’expression « différents modèles de conscription » implique ici des approches nationales variables selon les pays. De plus, même avec un nombre considérable de soldats d’active, le personnel militaire européen reste actuellement, au fond, paralysé par ses chaînes d’approvisionnement fragmentées. Or, pour mener une guerre de position d’usure, la rationalisation de la base industrielle n’est que la moitié de l’équation : cette machine de guerre doit en outre être alimentée en permanence par un flux mobilisé de capital humain.

La centralisation du commandement et l’érosion de la souveraineté

Lorsque les planificateurs américains critiquent la « structure de commandement de l’Europe, qui dépend encore fondamentalement de la direction américaine », il faut faire abstraction de la rhétorique pour décrypter l’intention réelle. À première vue, ce passage se lit comme une invitation à l’indépendance stratégique européenne. En réalité, il s’agit d’une exigence de délégation de l’usure. Washington cherche à céder la tactique, c’est-à-dire la conduite effective de la guerre sur le terrain. La stratégie, en tant que niveau de planification supérieur, reste toutefois solidement ancrée aux États-Unis.

Cette dynamique a été formalisée en février 2026, lorsque l’OTAN a accepté de confier à des nations européennes trois grands commandements opérationnels, les Joint Force Commands (JFC), chargés de l’exécution militaire concrète : Norfolk est revenu au Royaume-Uni, Naples à l’Italie et Brunssum à une rotation conjointe germano-polonaise. Mais en échange de la cession de ce commandement opérationnel, les États-Unis se sont assuré le commandement des trois commandements de composante de niveau supérieur (Theatre Component Commands pour la terre, l’air et la mer) et ont conservé le contrôle du plus haut commandant militaire de l’OTAN, le SACEUR (Commandant suprême des forces alliées en Europe, traditionnellement toujours un général américain).

Loin de marquer un retrait, le sommet d’Ankara a signalé une centralisation massive de ce pouvoir. Il a fait avancer des cadres conférant au SACEUR le pouvoir de déplacer unilatéralement les troupes et les ressources des États membres à travers le continent, ainsi que de fixer les niveaux d’alerte, sans avoir à obtenir d’autorisation formelle au cas par cas, une mesure qui vide de fait la souveraineté nationale en Europe de sa substance. Ce qui est peut-être le plus étonnant dans ce transfert de pouvoir loin d’être anodin, c’est le black-out médiatique quasi total qui l’a accompagné. Une décision permettant à une structure de commandement dirigée par les États-Unis de contourner les parlements européens aurait dû faire la une. Au lieu de cela, elle a été discrètement enterrée sous couvert d’« efficacité » bureaucratique, n’apparaissant que dans un unique article de Politico avant le sommet et dans un rapport isolé sur le site de la radiotélévision lituanienne après le sommet.

Les fondements de ce transfert de souveraineté ont été exposés par Politico. Le magazine décrivait en détail la volonté du général américain Alexus Grynkewich, Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), de lever les dernières restrictions pesant sur le commandement américain :

« Actuellement, les membres de l’OTAN dictent les règles concernant la manière et le lieu d’emploi des armes nationales spécifiques. Aux termes de la nouvelle proposition, Grynkewich disposerait d’une plus grande flexibilité pour déplacer des ressources à travers l’Alliance et fixer les niveaux d’alerte des équipements militaires sans avoir à obtenir d’autorisation formelle… Certains alliés de l’OTAN se plaignent depuis longtemps que ces “réserves nationales” créent un patchwork de règles différentes au sein de l’Alliance… L’OTAN “a aussi besoin que les nations fassent leur part” en levant leurs restrictions. »
À la fin du sommet d’Ankara, cette proposition était déjà discrètement devenue réalité. Sous la bannière de la transformation de la « mission de police du ciel » (Air Policing) dans les pays baltes en « mission de défense aérienne » (Air Defence Mission), les chefs d’État et de gouvernement européens ont renoncé à leur droit de veto. La police du ciel consistait principalement en surveillance et en interception d’avions ; la nouvelle « mission de défense aérienne » implique l’abattage de cibles menaçantes. Le pouvoir d’engagement s’est ainsi déplacé des capitales nationales vers la chaîne de commandement du SACEUR. Le ministre lituanien de la Défense, Robertas Kaunas, a confirmé ce changement aux médias lituaniens, admettant ouvertement que la nouvelle approche est spécifiquement conçue pour contourner le contrôle démocratique :

« Cela permet au commandant suprême de l’OTAN en Europe de remanier et d’adapter les plans et de déplacer les capacités là où elles sont le plus nécessaires, tout en évitant les débats politiques qui surgissent parfois. […] Des capacités de défense aérienne supplémentaires pourraient, si nécessaire, être déployées le plus rapidement possible, en évitant tout débat politique. »
Au fond, cet arrangement contraint l’Europe à accepter la responsabilité militaire et la réalité physique du transfert du fardeau (burden-shifting), tandis que les États-Unis s’assurent le contrôle incontesté de l’orientation stratégique de l’Alliance, de l’intégration des ressources et de la prise de décision finale. Par conséquent, dans le vocabulaire de l’OTAN 3.0, des notions comme « réserves nationales » et « débats politiques » sont rejetées comme des obstacles bureaucratiques, alors qu’elles représentent en réalité les dernières expressions subsistantes de la souveraineté nationale.

Le porc-épic d’acier

En poursuivant la lecture du rapport de l’U.S. Army War College, on tombe sur une autre directive, littéralement effrayante tant par sa clarté que par ses conséquences pour le continent :

« En outre, des études sont nécessaires pour évaluer le virage potentiel vers un concept de défense de position. L’abandon des doctrines traditionnelles centrées sur la manœuvre redéfinirait fondamentalement la structure des forces, les priorités d’acquisition et la posture à long terme de l’OTAN, et marquerait un changement significatif dans la manière dont l’Alliance sécurise son flanc Est. »
Que se cache-t-il donc derrière ce langage technocratique ? La réponse révèle une série de conséquences dévastatrices pour l’Europe. Une « doctrine centrée sur la manœuvre » est l’idéal classique des États-Unis et de l’OTAN : une guerre mobile et hautement technologique, fondée sur l’action coordonnée de toutes les armes. Elle mise sur des percées rapides, des frappes en profondeur et l’objectif de faire s’effondrer le système adverse par la vitesse. Un « concept de défense de position » décrit l’inverse. Il admet que le « flanc Est » doit devenir une frontière fortifiée durable, dont l’objectif premier est de tenir le territoire, d’absorber des attaques massives, d’empêcher les percées et d’infliger à l’adversaire un coût d’usure maximal. Sur le champ de bataille, ce concept se traduirait par des tranchées, des champs de mines et une artillerie statique, flanqués d’essaims de drones et d’immenses dépôts logistiques. En définitive, il signifie aussi le retour de la conscription.

En proposant ce virage, les stratèges américains reconnaissent implicitement que la guerre en Ukraine a fait voler en éclats le fantasme d’une guerre de manœuvre propre et rapide. L’OTAN étudie actuellement activement la manière d’organiser son « flanc Est » en zone fortifiée conçue pour l’usure. Infrastructures, société, industrie et doctrine doivent toutes être reconfigurées pour tenir dans une guerre longue. D’une certaine manière, cela transformerait le continent en tampon géopolitique conçu pour contenir et épuiser la Russie sur ordre de Washington.

Le rapport est d’une franchise tout aussi oppressante sur la manière dont ce tampon doit être utilisé, notamment lorsqu’il évalue le rôle de l’Ukraine comme instrument géopolitique :

« En ce qui concerne les guerres par procuration, l’OTAN a manqué entre 2014 et 2022 l’occasion d’armer et de former l’Ukraine en tant que partenaire privilégié et mandataire volontaire. Formation et armement ont certes eu lieu, mais pas à une échelle suffisante pour dissuader l’invasion à grande échelle du Kremlin en 2022. Une stratégie ciblée et systématique du “porc-épic d’acier” en Ukraine aurait renforcé le pilier du déni d’accès au sein de la stratégie de dissuasion de l’OTAN. »
Si cette évaluation est présentée comme une leçon stratégique pour de futures guerres par procuration contre la Chine, ses conséquences immédiates pour l’espace européen sont manifestes. Washington applique désormais les modèles du « mandataire volontaire » et du « porc-épic d’acier » directement à l’OTAN elle-même. Pour que l’Europe puisse absorber ces chocs pendant que les États-Unis préservent leur flexibilité stratégique, la mise en œuvre du concept de défense de position est une condition préalable nécessaire.

Cela nous amène à l’exigence du rapport de redéfinir fondamentalement la « structure des forces, les priorités d’acquisition et la posture à long terme » de l’OTAN. La défense de position étant par nature conçue pour l’usure, elle prépare l’Alliance à des guerres qui se mesurent en années. C’est précisément pourquoi la fusion industrielle transatlantique évoquée plus haut est si essentielle : une guerre d’usure engloutit des quantités vertigineuses de munitions que les industries européennes, aujourd’hui fragmentées, ne peuvent fournir.

Lorsque l’on décrypte cette triade, la feuille de route de l’OTAN 3.0 apparaît dans son intégralité. Les « priorités d’acquisition » prescrivent la massification industrielle du continent. La « structure des forces » impose que le véritable fardeau de la guerre — fournir les troupes et mener les combats directs au sol — soit porté par les populations européennes. Et la « posture à long terme » marque la préparation idéologique au long crépuscule de la multipolarité. Autrement dit, elle restructure les sociétés européennes pour qu’elles tiennent dans une lutte permanente et épuisante visant à maintenir la domination mondiale du centre hégémonique.

Le cercle fermé de la dépendance

En poursuivant la lecture du rapport de l’U.S. Army War College, on rencontre un autre passage où le conditionnement idéologique en vue de cet avenir d’usure est formulé sans détour :

« En définitive, l’Europe a le poids économique — étant dix fois plus riche que la Russie — pour se défendre elle-même. Elle doit toutefois développer d’urgence une culture stratégique commune ainsi que la volonté politique de passer du statut de consommateur de sécurité à celui de garant autonome de la sécurité. Comme l’indiquait un rapport récent : “Pour ‘désarmer’ la Russie de sa puissance (unpower), l’UE doit penser et agir en termes de puissance — et avoir le courage d’utiliser cette puissance.” »
Mais que signifie concrètement pour l’Europe « penser et agir en termes de puissance » dans un cadre de militarisation permanente ? L’Army War College cite ici l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (EUISS). Dans le rapport original de l’EUISS, intitulé Unpowering Russia, cet appel au « courage » est immédiatement suivi d’un catalogue d’instructions agressives :

« Il est important de souligner que l’UE n’a besoin de la permission de personne pour “désarmer” la Russie. Elle peut saisir des pétroliers. Elle peut révéler des mensonges. Elle peut affirmer sa présence dans des lieux que la Russie a longtemps considérés comme acquis. »
L’Europe est conditionnée à se montrer agressive tout en restant structurellement dépendante. Elle est poussée à fournir, dans un futur conflit de l’Alliance, le gros des forces et des armes — que ce soit pour des frictions permanentes dans la prétendue zone grise ou pour une guerre directe et ouverte. L’Ukraine a servi de premier laboratoire à grande échelle pour le problème des guerres d’usure de Washington. L’Europe reçoit désormais l’instruction de généraliser cette leçon et de remodeler son paysage politique intérieur afin de pouvoir soutenir ce type de mobilisation totale pour une guerre prolongée sur le territoire de l’OTAN.

Ce transfert du fardeau militaire est indissociable de ce que l’on ne peut décrire que comme une captation géoéconomique de la crise. Là encore, la monographie de l’Army War College expose la manière dont cette hyperdépendance est construite :

« Washington a présenté des plans visant à réorienter ses ressources vers l’hémisphère occidental et l’Indo-Pacifique, en attendant des alliés européens qu’ils deviennent les garants autonomes de leur propre défense conventionnelle. […] L’une des pierres angulaires de cette réorientation est l’engagement de La Haye de 2025, qui impose aux alliés de l’OTAN des dépenses de défense à hauteur de 5 % de leur PIB — réparties en 3,5 % pour les capacités militaires essentielles et 1,5 % pour la résilience et les infrastructures critiques. Du point de vue américain, ce modèle de “soutien essentiel mais plus limité” est couplé à une stratégie géoéconomique. Celle-ci vise à réduire la dépendance énergétique de l’Europe envers la Russie grâce aux livraisons de gaz naturel liquéfié américain et aux exportations dans le domaine nucléaire, tout en remettant en cause l’immense influence mondiale de l’UE en tant que “superpuissance réglementaire”. »
Débarrassés de leur habillage technocratique, les paramètres matériels de l’OTAN 3.0 se révèlent : pour l’Europe, ce projet impose une combinaison épuisante de budgets militaires gonflés, de militarisation des infrastructures, de consolidation industrielle forcée et du spectre menaçant de la mobilisation de masse.

Pourtant, comme le document l’admet ouvertement, cet arrangement ne fait que remplacer la dépendance historique de l’Europe envers l’énergie russe par une dépendance de client captif du gaz naturel liquéfié (GNL) et des exportations nucléaires américains. Mais surtout, en ancrant cette réorientation de la politique de défense dans les monopoles technologiques et énergétiques américains, Washington sape le pouvoir réglementaire mondial de l’Union européenne, neutralisant ainsi délibérément l’un des derniers leviers dont Bruxelles dispose encore de manière autonome.

Le résultat de tout cela est un cercle fermé d’hyperdépendance — un projet impérial qui oblige l’Europe à se préparer à mener seule une guerre terrestre d’usure. Pour financer cette préparation, l’Europe doit priver son État social de moyens afin d’acheter des armes et de l’énergie américaines. Privée de son indépendance économique et enchaînée technologiquement aux systèmes de commandement américains, l’Europe perd la base matérielle d’une politique étrangère souveraine. Pour être ainsi rattachée sur les plans technologique et énergétique, elle doit en outre renoncer à ses propres réglementations et normes. Devenue hyperdépendante, il ne lui reste finalement d’autre choix que de mener les guerres par procuration que Washington lui dicte.

Nous constatons déjà les conséquences de politique intérieure de ce cercle fermé. Considérons l’avertissement adressé récemment au Parti travailliste britannique au pouvoir :

« Le Royaume-Uni devra réduire drastiquement les dépenses du secteur public pour financer la défense, ce qui causera au Parti travailliste au pouvoir “des souffrances et de grandes difficultés”, a averti mardi un ancien secrétaire général de l’OTAN et haut responsable du parti. George Robertson — ancien ministre britannique de la Défense, coauteur l’an dernier de la Strategic Defence Review… a averti les députés travaillistes que les promesses de dépenses militaires du Royaume-Uni et ses engagements envers l’OTAN devront “provenir des budgets nationaux”. Lors de la Defence Strategic Communications Conference à Londres, Robertson a déclaré qu’il n’y avait “pas d’autre moyen” de financer la défense, puisqu’il n’y a “pas d’argent, absolument pas d’argent excédentaire”. »
Ce n’est qu’un exemple de la réalité de l’objectif de 5 % du PIB. Il s’agit de la cannibalisation délibérée et inéluctable de l’État civil pour financer le nœud militaire.

Pour ne pas prendre à tort cette architecture pour une réaction spontanée à des événements géopolitiques récents, il faut reconnaître que cette feuille de route impériale est en gestation depuis des décennies. Le chercheur australien Zac Rogers a renvoyé à un texte de 1995 du stratège militaire Martin Libicki (alors professeur invité à l’U.S. Naval Academy), qui examine le concept de « coalitions verticales ». Si Libicki employait le terme « vertical », celui-ci permet tout aussi bien de décrire la dynamique entre le centre impérial et ses nœuds semi-périphériques, c’est-à-dire l’Europe :

« Nous fournirions des renseignements complets sur la position et les mouvements d’échelons de combat lointains. Nos systèmes de reconnaissance (dans l’espace comme dans l’atmosphère) permettraient de localiser avec précision les plateformes ennemies. Nos systèmes de capteurs décentralisés seraient déployés pour traiter, analyser et convertir les données en solutions de conduite de tir. Cela permettrait aux forces amies de viser l’ennemi avec précision et leur donnerait une capacité en temps réel de frappes de destruction immédiate (one-shot, one-kill). Nous pourrions peut-être même contrôler l’acquisition des cibles une fois qu’elles auraient mis l’arme en service sur le terrain. Dans certains cas, les États-Unis seraient peut-être en mesure de faire basculer l’affrontement en faveur d’un camp sans qu’il existe de preuves claires que nous soyons même intervenus. Le recours à des capteurs à distance en remplacement de nos propres troupes nous libère en outre de la nécessité de bases outre-mer… »
Si la structure du « cerveau américain et des muscles européens » existe sous une forme rudimentaire depuis la fondation de l’OTAN, cette vision de 1995 met en lumière la manière dont on imaginait les premiers bonds technologiques pour justifier le cadre actuel. C’est une expression froide et d’une franchise accablante du contrôle impérial.

Nel Bonilla